Fin de vie réfléchie

Fausse certitude #22

L’aide active à mourir est contraire à la dignité humaine.

En réalité il existe deux grandes approches antinomiques de la notion de « dignité humaine ».

Selon une approche de la dignité, la vie humaine aurait une valeur absolue auquel on ne peut jamais porter atteinte, ce qui implique qu’il est inadmissible de provoquer la mort d’un patient délibérément quelles que soient les circonstances. L’Ordre des médecins en France souscrit à cette approche radicale, mais des sondages indiquent qu’une proportion importante du corps médical n’y adhère pas.[1]

La conception radicale de la dignité a ses origines dans les religions monothéistes, qui sacralise la vie, avec des affirmations telles que « Dieu a donné la vie aux humains, Il est donc seul à pouvoir la reprendre ». Mettre fin à une vie irait donc à l’encontre de la volonté de Dieu. Et dans optique chrétienne, la souffrance est envisagée comme une épreuve que l’individu est obligé de surmonter, d’endurer comme la route vers la rédemption, permettant d’effacer les fautes passées.

De nos jours les autorités religieuses continuent d’affirmer que l’individu ne perd jamais sa dignité et par conséquent toute aide active à mourir est une atteinte à la dignité. Il convient de noter qu’il y a un décalage entre le discours officiel et les fidèles : un sondage en 2023 indique que 78% des catholiques pratiquants seraient favorables au recours à l’euthanasie.[2] Cette majorité de pratiquants ne la considère donc pas une atteinte à la dignité.

La deuxième approche de la dignité est liée directement à l’état physique et mental de l’individu. Le sentiment de mener une vie indigne naît souvent lorsque l’on souffre physiquement et que l’on dépend entièrement des autres pour faire les choses les plus basiques de la vie, comme se laver, faire ses besoins, etc., ce qui peut engendrer un profond sentiment de frustration et de honte. La perte de dignité est également liée à une perte d’autonomie de la personne, la perte de toute possibilité de faire les choses qui donnaient un sens à sa vie, c’est-à-dire l’impossibilité de faire les choses qui l’intéressaient et la passionnaient ; et l’incapacité de poursuivre des relations normales avec ses proches. Cette perte est souvent la cause d’une immense souffrance psychologique. La peur de perdre la dignité physique et psychique est une motivation importante derrière le désir des citoyens de pouvoir accéder à l’euthanasie et au suicide assisté, au cas où ils auraient besoin d’y recourir un jour.

Ces approches de la dignité sont de natures très différentes. Celle qui confère une valeur absolue à la vie repose sur une vision plus intellectuelle, spirituelle et donc abstraite ; tandis que celles qui confèrent une valeur plus relative, liée aux conditions physiques de la vie et/ou à l’autonomie, correspondent à une vue plus concrète et pragmatique.

Les deux conceptions sont inconciliables comme l’atteste la violence des débats qui clivent notre société sur ce sujet. Mais, de la même manière que l’on accepte qu’une personne ait le droit d’adhérer au culte de son choix, ne devrait-on pas accepter qu’une personne ait le droit d’adhérer à sa conception de la dignité ? Les points de vue pourraient coexister paisiblement, tant que chaque camp respecte l’autre et qu’aucun camp n’essaie d’imposer sa vision à l’autre.

Dans le pays de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, de la garantie aussi bien de la liberté de culte que de la liberté de conscience, il semble logique de reconnaître à ceux qui le souhaitent le droit de recourir à une mort assistée en cas de maladie ou autre condition non-guérissable infligeant des souffrances insupportables. Et rappelons, qu’en tout état de cause, un droit n’étant jamais une obligation, il ne pénalise en rien ceux qui par conviction n’entendent pas s’en servir. 


[1]. Selon une enquête auprès de 2200 professionnels de la FEHAP, publiée le 21 mars 2023, une majorité serait favorable à ce qu’une nouvelle loi instaure une aide active à mourir : 59% de l’ensemble des professionnels, 30% des médecins, 67% des soignants. Lors d’un enquête de Medscape sur l’éthique médicale en France en 2020 où fut demandé à 900 médecins s’il conviendrait d’« autoriser l’euthanasie ou le suicide assisté », les réponses ont été : « Oui » à 42%, « Cela dépend » à 29% et « Non » à 29%. Le « oui », sous certaines conditions bien sûr, s’avère donc majoritaire à 71%.

[2] Sondage IFOP pour l’ADMD en juin 2023. (Et un autre sondage Ipsos pour La Croix en décembre 2017 indiquait qu’environ 70% des catholiques pratiquants en France seraient en faveur d’une aide active à mourir.)